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L'avenir de Fukushima
Deux ans se sont écoulés depuis l'accident nucléaire de Fukushima et l'intérêt international sur son impact commence à faiblir. Mais cet impact continue de se faire sentir et pas seulement dans le débat public mondial sur l'avenir de l'énergie nu
2013-03-15 08:55:50
Deux ans se sont écoulés depuis l'accident nucléaire de Fukushima et l'intérêt international sur son impact commence à faiblir. Mais cet impact continue de se faire sentir et pas seulement dans le débat public mondial sur l'avenir de l'énergie nucléaire. Plus de cent mille personnes sont toujours déplacées, certaines ont perdu leur famille, leur foyer, leurs biens et parfois même le désir de vivre suite à cet accident.

L'industrie nucléaire du Japon, les organismes de réglementation officiels et les autorités ont la responsabilité d'expliquer clairement pourquoi la science et la technologie n'ont pas pu réduire le risque et les conséquences d'un tel accident dans un pays géologiquement vulnérable comme le Japon. Ils doivent aussi expliquer pourquoi une décontamination excessivement onéreuse est prévue dans des zones à faible contamination où l'impact est négligeable sur la santé publique, et pourquoi un système de gestion des déchets mal défini et peu opérationnel est mis en place. Les leçons tirées de cet accident peuvent aider non seulement à réduire le risque de futurs accidents, mais aussi à faciliter la reprise dans des régions du monde contaminées par des substances radioactives ou par d'autres substances toxiques.

Le Japon a une bonne réputation internationale en matière de gestion des catastrophes naturelles. Mais la pire conjonction de phénomènes, à savoir le tremblement de terre et le tsunami les plus forts de toute l'ère industrielle, puis l'effondrement des trois cœurs de réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi qui s'ensuivit, ont surpassé tous les scénarios envisagés jusqu'à présent. Les autorités nationales et les communautés locales du Japon n'ont eu aucun plan de secours à leur disposition pour faire face à la situation dans les secteurs contaminés, ce qui a donné lieu à des réponses ad hoc caractérisées par l'inefficacité et par une mauvaise communication, en particulier sur la question du risque radiologique.

Malgré ces problèmes, des mesures efficaces ont été mises en place pour évacuer les personnes à risque et pour limiter le danger potentiel de consommation de denrées alimentaires contaminées. Les communautés locales ont amorcé la décontamination immédiate des zones sensibles en dehors des zones évacuées (par exemple, dans les jardins d'enfants et les écoles), parallèlement aux efforts déployés par l'Agence japonaise de l'énergie atomique (JAEA) pour développer un ensemble de mesures correctives dans ces zones. Les projets de démonstration qui en ont découlé ont établi une base de connaissances sur laquelle s'appuient la planification et la mise en œuvre plus efficace de mesures correctives progressives dans la région, en termes d'étude de caractérisation du site, de technologie de décontamination et de gestion temporaire des déchets.

Une planification adéquate est particulièrement importante, car des mesures correctives à si grande échelle (et dans une zone densément peuplée à la topographie et à l'utilisation des sols complexe) n'a jamais été tentée auparavant. En vue de favoriser une meilleure compréhension des populations locales et de fournir des informations à la communauté internationale, le résultat de cette étude est résumé sur une plate-forme de communication sur Internet, à l'interface conviviale, en cours d'élaboration.

Les travaux de décontamination ont produit une énorme quantité de déchets, qui doit être gérée (collecte, transport, tri, stockage, réduction de leur volume, préparation pour l'évacuation, et finalement placement dans des centres de stockage permanent) aux niveaux local, régional et national. Pourtant en raison de la pression pour permettre le retour rapide des habitants déplacés, les projets de démonstration de la JAEA n'ont avancé que dans la mesure de l'établissement d'installations de stockage temporaire, conçues comme des bouche-trous dans l'attente du conditionnement centralisé des déchets, du stockage provisoire et de la mise à disposition d'installations d'évacuation.

Les volumes de déchets sont si considérables, estimés à 30 millions de mètres cubes (assez pour remplir plus de 20 fois les 55 000 places du Tokyo Dome) et la substance si complexe, que les dernières étapes de la gestion doivent être soigneusement optimisées, même si le principal contaminant est du césium radioactif à la durée de vie relativement courte. Avec des montagnes de déchets qui attendent dans des sacs de stockage ordinaires, qui vont donc inévitablement se dégrader, la planification et le développement d'installations d'évacuation centralisées sont des enjeux de première importance.

Un problème dramatique est qu'aucun débat sur le critère de décontamination suffisant n'a eu lieu avant le lancement de la décontamination de la région. Les projets de démonstration de la JAEA peuvent être utilisés pour développer des évaluations de coût et des autres besoins, en termes de ressources et du volume de déchets qui en découlent pour des niveaux définis de la réduction de contaminant, mais ils ne peuvent pas être utilisés pour indiquer ni pour justifier les objectifs quantitatifs de décontamination de la région. Bien que nous disposions d'outils et de connaissances pour développer une approche plus holistique de reprise de la zone évacuée, les contraintes politiques et l'acceptation du public sont aussi importantes que les questions techniques dans la mise en pratique de ces mesures.

Étroitement lié au défi d'optimisation des mesures correctives, il faut s'attacher au défi de comprendre l'évolution des contaminants en fonction des processus normaux. Ces processus vont-ils décontaminer les secteurs touchés, ou bien vont-ils recontaminer les secteurs décontaminés ?

La JAEA a lancé un projet visant à modéliser la répartition future de la radioactivité à l'échelle régionale, en commençant par des enquêtes de terrain pour collecter les données nécessaires au développement de modèles de migration conceptuels et mathématiques du comportement environnemental du césium radioactif. Le projet comprend des équipes interdisciplinaires japonaises, ainsi que des équipes d'experts internationaux, ce qui est important pour s'assurer que le projet s'appuie sur des modèles utilisés dans d'autres environnements contaminés, et qu'il bénéficie de bases de données à long terme provenant d'anciens incidents qui peuvent être utilisés pour tester l'efficacité prédictive des modèles.

Deux ans après la catastrophe de Fukushima, le Japon fait face à de nombreux défis en termes de mesures correctives dans la région. Un des défis majeurs consiste à extrapoler de manière fiable les futures distributions de césium radioactif, ce qui est essentiel pour élaborer des procédures de contrôle efficaces et des plans de décontamination optimisés.

Traduit de l'anglais par Stéphan Garnier.

Shinichi Nakayama, chercheur en gestion des déchets radioactifs à l'Agence japonaise de l'énergie atomique, a travaillé sur les mesures correctives environnementales de Fukushima depuis l'accident nucléaire. Ian McKinley, associé chez MCM Consulting en Suisse, soutient les projets de gestion des déchets japonais depuis plus de vingt ans, plus récemment en tant que Professeur détaché aux Universités de Nagoya et d'Okayama.
Shinichi Nakayama et Ian McKinley