102è Année - Un siècle d’information - www.lematinhaiti.com - Dernière mise à jour : 13/02/2014 14:53:09   23 Aug 2014-15h16
Les enseignements de Singapour pour le président Xi
NEW YORK – La Chine vit aujourd’hui une étape cruciale, comme ce fut le cas en 1978, lorsque les réformes de marché amorcées par Deng Xiaoping ouvrirent au monde l’économie du pays – ou encore au début des années 1990, lorsque Deng réaffirma au trave
NEW YORK – La Chine vit aujourd’hui une étape cruciale, comme ce fut le cas en 1978, lorsque les réformes de marché amorcées par Deng Xiaoping ouvrirent au monde l’économie du pays – ou encore au début des années 1990, lorsque Deng réaffirma au travers de sa célèbre « tournée dans le sud » la marche de la Chine vers le développement.

Pendant toute cette période, les exemples et les leçons tirés d’autres pays ont joué un rôle important. Il semble que Deng ait été considérablement influencé par une visite passée à Singapour, qui connaissait déjà croissance et prospérité depuis des décennies. La compréhension des réussites et des ratés des États extérieurs a toujours constitué une composante importante de l’approche de la Chine dans la formulation de sa stratégie de croissance.

De même que Singapour, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan, dans leurs premières décennies de croissance moderne, la Chine est gouvernée par un parti unique. Le Parti d’action populaire (PAP) de Singapour reste prédominant, bien que les choses changent apparemment. Quant aux autres pays, ils se sont orientés vers la démocratie multipartite au cours de leur transition depuis le statut de pays à revenu intermédiaire. La Chine elle aussi a aujourd’hui atteint cette dernière étape critique de la longue marche vers le statut de pays développé en termes de structure économique et de niveaux de revenus.

Singapour devrait continuer de constituer un modèle pour la Chine, en dépit de sa taille plus réduite. La réussite de ces deux pays s’explique par de nombreux facteurs, parmi lesquels l’existence d’un groupe de décideurs politiques compétents et instruits, rendue possible par un système de sélection fondée sur le mérite, ainsi qu’une approche pragmatique, disciplinée, expérimentatrice et tournée vers l’avenir en matière de politiques.

L’autre enseignement fondamental émanant de Singapour réside dans le fait que la règle du parti unique a conservé une légitimité populaire, en délivrant croissance inclusive et égalité des opportunités au sein d’une société multi-ethnique, ainsi qu’en éliminant la corruption sous toutes ses formes, notamment le népotisme et l’influence excessive des intérêts particuliers. Ce qu’ont compris le père fondateur de Singapour, Lee Kwan Yew, ainsi que ses collègues et successeurs, c’est le caractère toxique de la combinaison de la règle du parti unique et de la corruption. Pour que la première revête ses avantages, la seconde ne peut exister.

Cohérence, horizons temporels lointains, incitations appropriées, capacités solides d’orientation et esprit décisionnel sont autant d’aspects souhaitables pour la continuité de la gouvernance, particulièrement dans un système méritocratique confronté à la gestion de changements structurels complexes. Afin de préserver cela et de conserver un soutien du public à l’égard des investissements et des politiques sous-tendant la croissance, Singapour a dû empêcher la corruption de prendre pied, et établir une cohérence dans l’application des règles. C’est ce qu’a fait Lee, le PAP fournissant ce qu’un système formel complet de responsabilité publique aurait offert.

Il est également très probable que la Chine souhaite elle aussi conserver, au moins pour un temps, les avantages du règne du parti unique, et entende retarder le passage à une gouvernance plus « désordonnée » sous l’influence de la multiplicité des voix. En réalité, un système pluraliste se dessine d’ores et déjà sous l’égide du parti communiste chinois – une évolution susceptible à terme de conférer aux citoyens une voix institutionnalisée dans les politiques publiques.

Pour l’heure, toutefois, ces éléments représentatifs apparus progressivement ne sont pas suffisamment puissants pour surmonter une corruption croissante ainsi que l’influence excessive des intérêts particuliers. Pour maintenir la légitimité du parti unique – et ainsi la capacité à gouverner – ces intérêts étroits doivent être renversés en faveur de l’intérêt général. C’est là le défi qui se présente à la nouvelle gouvernance chinoise.

Si les dirigeants de la Chine réussissent, un débat sensé et nuancé sur l’évolution du rôle de l’État dans l’économie, un débat sur le mérite, sera alors possible. Nombre d’acteurs internes et de conseillers extérieurs estiment que le rôle de l’État doit changer (sans nécessairement fléchir) afin de créer l’économie dynamique et innovante, constituant la clé de la transition réussie d’un pays à revenu intermédiaire. Demeurent néanmoins de nombreux domaines dans lesquels un certain nombre de choix et de discussions poussées sont nécessaires.

Lee Kwan Yew, à Singapour, Mao Zedong et Deng, en Chine, ont obtenu la confiance de leur peuple en tant que fondateurs et réformateurs originels. Or, cette confiance se dissipe ; les générations successives de dirigeants n’en héritent pas intégralement, ils doivent la gagner. C’est d’autant plus la raison pour laquelle il doit s’agir pour eux de tirer les leçons de l’histoire.

Les nouveaux dirigeants chinois devraient tout d’abord réaffirmer le rôle du Parti en tant que garant de l’intérêt général, en établissant un environnement dans lequel les intérêts particuliers, désireux de préserver influences et richesses croissantes, ne ternissent pas les intérêts politiques complexes. Il leur faut démontrer que la puissance, la légitimité et les atouts substantiels du Parti sont entre les mains d’acteurs de confiance dévoués aux intérêts de tous les Chinois, et cela en promouvant par-dessus tout un modèle de croissance inclusive et un système d’égalité des chances basé sur la méritocratie. Il leur appartient ensuite de se concentrer à nouveau sur leur tâche première, à savoir gouverner au sein d’un environnement domestique et international complexe.

Il est des périodes au cours desquelles ramer pour s’en sortir – ou, dans l’exemple chinois, traverser la rivière tâtonnant sur des pierres – peut constituer la stratégie de gouvernance adéquate, et d’autres au cours desquelles il est nécessaire de procéder à une redéfinition courageuse des valeurs et de l’exercice du pouvoir. Les grands dirigeants sont ceux qui savent ici faire le bon choix.

Une démarche à tâtons peut sembler constituer l’option la plus sûre pour le prochain président chinois, Xi Jinping, et pour les nouveaux arrivants aux commandes de la Chine ; mais il s’agit en réalité du choix le plus porteur de dangers. La seule solution viable consiste en une réharmonisation radicale du Parti à l’endroit de l’intérêt général.

La question est ensuite de savoir si les réformateurs empreints du véritable esprit de la Révolution de 1949 gagneront ou non la bataille d’une croissance équitable et inclusive. L’hypothèse optimiste (et je pense la plus réaliste) est que le peuple de Chine, au travers de multiples vecteurs, dont les médias sociaux, sera amené à peser, conférant aux réformateurs la capacité à définir un programme progressiste.

L’avenir nous le dira. En revanche, on ne saurait ignorer l’importance que revêtira cette issue pour le reste du monde. Presque tous les pays en voie de développement – et de plus en plus également les pays développés – seront affectés d’une manière ou d’une autre, tandis qu’ils s’efforcent eux-aussi d’atteindre une croissance stable et durable ainsi qu’une tendance à l’emploi.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Michael Spence, lauréat du prix Nobel d’économie, est professeur d’économie à la Stern School of Business de l’Université de New York et membre principal de la Hoover Institution. Son dernier ouvrage s’intitule The Next Convergence – The Future of Economic Growth in a Multispeed World (www.thenextconvergence.com).
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