102è Année - Un siècle d’information - www.lematinhaiti.com - Dernière mise à jour : 13/02/2014 14:53:09   23 Oct 2014-13h50
HAÏTI/LITTÉRATURE
De moins en moins d’«haïtien» dans la littérature haïtienne !
Alors que maints événements attestent (Livres en folie, Livres en liberté, les mardis du livre de la Direction nationale du Livre "DNL", Étonnants voyageurs, Marathon de lecture, etc.) de la grande vitalité de la littérature haïtienne, pourtant, on assiste presqu’à une disette d’œuvres d’expression (créole) haïtienne durant ces derniers temps. Existe-il une explication à cet état de fait ?
Désormais, cela passe dans la tradition que tout le mois d’octobre est dédié à des activités comptant pour la promotion et la valorisation de l’haïtien (créole). Du premier au 30 du mois courant, les compatriotes vivant notamment au Canada ne chôment pas. Depuis l’étranger, ils travaillent au croisement des cultures du monde tout en faisant valoir le patrimoine haïtien à travers sa langue et sa culture. Aux côtés de cette contribution, les littéraires haïtiens, n’ont-ils pas également un grand rôle à jouer en vue de fixer la langue haïtienne (créole) dans l’écriture ? De ce point de vue, quelques noms issus de maintes générations d’écrivains haïtiens d’expression haïtienne retiennent l’attention.

Partant des œuvres pionnières de feu Félix Morisseau Leroy et de Maurice Antoine Sixto, en passant par les « Pèlen tèt » et «Dezafi » de Francéktienne, les « Wòdpòt, Bisuit Leta » de Georges Castera Fils, pour aboutir à « Fas doub lanmò » de Bonel Auguste, « Lang pa zo » de Claude Pierre puis, enfin, à « Gouyad Lege : Zile yo fou» de Jeudi Inema (pour ne citer que ceux-là) ; le foisonnement d’une littérature d’expression haïtienne semblait aller de soi. Il est donc à noter, parmi les plus récentes tentatives consistant à fixer la langue dans l’écrit, quelques traductions d’œuvres magistrales de la littérature mondiale.

En attendant sa version de « À la recherche du temps perdu » de Marcel Proust, Guy Junior Régis a déjà traduit en haïtien « L’étranger (Etranje)» d’Albert Camus aux côtés de «Le prince (Prens la)» de Nicolas Machiavel par le philosophe Henock Franklin et «Le Petit prince (Ti prens lan)» d’Antoine de Saint-Exupéry par l’écrivain Gary Victor. Il est en effet du ressort des écrivains et chercheurs d’établir l’Haïtien dans l’écrit d’autant qu’il occupe désormais une place de choix dans tous les niveaux de l’enseignement ainsi que dans les médias traditionnels (radios et télévision).

Soulignons que, depuis 1995, l’Haïtien (le créole) fait officiellement objet d’enseignement à tous les paliers du système éducatif haïtien. Même les politiques de naguère parlaient haut et fort d’une nécessité d’alphabétisation pour tout le pays. Naturellement, la réussite d’une telle politique aurait élargi le lectorat vernaculaire et, du coup, occasionnerait également la publication de plus en plus d’œuvres littéraires d’expression haïtienne, sans oublier une éclosion de journaux, de magazines et encore plus de traductions et qui auraient certainement enrichi la langue haïtienne.

Dix-sept ans après le décret de 1995, ne devrions-nous pas assister à une grande maîtrise et, du coup, une vitalité littéraire de la langue maternelle ? Cependant, nous constatons que cette avancée n’a pas du tout favorisé un foisonnement continu d’œuvres littéraires d’expression haïtienne. Alors, une question s’impose : comment donc expliquer qu’il n’y a pas eu, en aval de cet acquis, de plus en plus de publications littéraires d’expression haïtienne ?

La part manquante…

Nous empruntons à Christian Bobin le titre de son recueil de nouvelles « La part manquante » pour évoquer l’absence d’éditeurs de métier en Haïti. L’insuffisance de parutions d’œuvres d’expression haïtienne est à mettre sur le compte d’une grande carence du métier d’éditeurs en Haïti. Tout un chacun est bien obligé de se débrouiller pour enfin se faire publier ailleurs. Il ne fait pas l’ombre d’un doute que des éditeurs français, canadiens, américains ou simplement établis en France, au Canada et aux États-Unis d’Amérique ne sauraient opter pour publier et faire la promotion d’œuvres d’expression haïtienne. Soit dit en passant, ce qui concerne cette carence d’éditeurs en littérature vaut aussi pour le secteur de la musique, selon le musicien-compositeur Pierre Rigaud Chéry.

Ici ou ailleurs, aucun éditeur n’est un mécène. C’est un professionnel qui réfléchit, en termes de coût d’investissement et de possibilités de rentabilité. D’un autre côté, il est peu envisageable que des éditeurs étrangers ou établis en terre étrangère puissent placer leurs auteurs haïtiens d’expression haïtienne sur des prix alléchants tels que Goncourt, Renaudot, Médicis, etc. L’abondante moisson de prix littéraires de la littérature haïtienne d’expression française au cours de l’année 2009 en témoigne éloquemment.

Confronté à de telles difficultés, plus d’un écrivain se demande : à quoi bon produire des textes pour ensuite les laisser moisir dans des tiroirs et/ou des cartons ! En dépit des énormes risques de publier un livre avec force déchets, la publication à compte d’auteur reste la solution la plus envisageable pour ceux et celles qui voudraient quand même publier des livres d’expression haïtienne. Là encore, le bât blesse ! Il n’existe pas de subventions officielles pour les œuvres littéraires au niveau des instances publiques ou des ONGs locale œuvrant pourtant dans le domaine socioculturel. Qui pis est, les imprimeurs de la place (et pour quelle qualité) fixent la barre très haut, comme par temps de marché au noir.

Alors que la littérature haïtienne d’expression française s’expatrie un peu plus chaque jour en France, au Canada et aux États-Unis d’Amérique (au même titre que les cerveaux) quand celle d’expression haïtienne agonise, il convient de savoir s’il y a encore lieu de parler d’une littérature haïtienne de la diaspora ? Le cas échéant, est-ce donc la langue (l’Haïtien, le Français, l’Anglais ou l’Espagnol) ou le lieu de publication (Haïti, France, Canada ou États-Unis d’Amérique) qui fait que tel ou tel écrivain haïtien et/ou d’origine haïtienne soit mis dans la catégorie dite la « littérature haïtienne de la diaspora » ?

Cette ultime question s’avère pertinente encore que les récents débats politiques (au plus haut niveau de la vie politique) nous auraient prouvé combien, en matière de droit haïtien, le terme de résidence demeure encore assez flou et poreux !
Antoine Hubert Louis
antoinhubert@hotmail.com
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