Le rôle de la haute finance dans l’hécatombe du système de corruption patron-client entre les créanciers internationaux et Haïti a été amplement démontré. Depuis l’emprunt de 1825, Haïti est le banc d’essai d’une attaque des États par le capital financier international pour le vassaliser et le mettre en état de déréliction.
Cette situation n’a pas manqué de générer des crises interminables entre factions mulâtristes et noiristes des élites pour l’hégémonie dans la domestication et l’exclusion du peuple haïtien. Et, à chaque fois, on a fait appel aux mécanismes qui produisent ces crises pour tenter de les résoudre, mais aussi au facteur politique qui y a contribué de manière substantielle. La constitution de l’État marron haïtien s’est faite sur le bluff de payer une indemnité à la France avec des ressources financières inexistantes, en contractant des emprunts pour payer d’autres emprunts dans un carrousel qui nous a enfoncé dans un vrai tonneau des Danaïdes, sans la moindre intelligence qu’une autre issue soit possible.
Le tremblement de terre du 12 janvier 2010, les déclarations faites le 17 janvier par Bill Quigley du Center for Constitutional Rights dans le Huffington Post, et la pétition internationale adressée au président français Nicolas Sarkozy à l’occasion de sa visite en Haïti ce 17 février 2010 ont été l’occasion de mettre en lumière le racisme anti-noir, mais aussi des éléments longtemps cachés, expliquant la décadence et le mal développement de ce pays de la Caraïbe. Ces trois évènements ont contribué à faire monter à la surface des tonnes d’informations longtemps enfouies concernant le goulot de la dette de l’indépendance d’Haïti et l’alliance contradictoire franco-américaine dans le coulage d’Haïti.
La communauté internationale a appauvri Haïti avec l’indemnité de 1825 imposée pour dédommager les colons. Cette indemnité encore appelée dette de l’indépendance a pesé lourd dans la balance et a bloqué le développement d’Haïti. Ce n’est qu’en 1947 qu’Haïti versera le dernier centime de la chaîne de dettes créée par cette indemnité. De 1825 à 1838, Haïti a payé avec des ratés. Puis, en 1838, la France a envoyé ses bâtiments de guerre et ses représentants Las Cases et Baudin négocier une réduction de 120 à 60 millions de francs or, ce qui fait un total de 90 millions de francs or pour la totalité, en tenant compte du premier versement des 30 millions que fit Haïti en empruntant de la Banque Rothschild et Laffitte.
Les commissaires français Las Cases et Baudin décident donc de mettre le même produit, c’est-à-dire l’indemnité, dans un emballage plus attractif. Il y aura donc deux traités signés le 12 février 1838. Le premier traité reconnait l’indépendance d’Haïti et le second traité redéfinit les termes de l’indemnité de 1825 en la réduisant le solde de moitié. 549 caisses de pièces d’or et d’argent représentant 3.2 millions de francs seront immédiatement embarquées sur la frégate de guerre française La Néréïde du 21 février au 13 mars 1838.
Avec ce décor, les dirigeants haïtiens ont fait des mauvais calculs, recherchant avidement l’appui des étrangers pour prendre le pouvoir politique en Haïti et le garder. Ces mauvais calculs ont produit des faux bonds dictés par une politique économique et financière aberrante consacrant l’absence d’investissements dans l’éducation, les infrastructures et l’agriculture. La corruption du sens s’est installée, occasionnant les multiples détournements d’avoir et de savoir jalonnant l’histoire haïtienne. Enfin les revers de fortune, occasionnés par les catastrophes naturelles dont le tremblement de terre, sont venus ajouter de nouveaux tours à ces détournements. Les déboires de Marilou Roy, présentés dans le journal mexicain Excelsior ou ceux exposés par Soledad O’Brien de la chaîne CNN pour faire sortir de la douane des dons reçus pour les sinistrés, sont la face visible de l’iceberg de l’extorsion par les taxes douanières.
Le trou dans lequel Haïti est tombée est profond et contraint la grande majorité de la population à vivre dans une situation d’exclusion. Toutes nos tentatives de sortir par le haut ont été combattues par la coalition antagonique franco-américaine qui a su toujours trouver des chercheurs de pouvoir locaux pour mener sa politique. Ne restons pas à la surface des choses. Cette haute finance qui a commencé son travail de sape sous le gouvernement de Boyer a pu trouver par la suite celui de Lysius F. Salomon pour monter au créneau et remettre la gestion bancaire du pays à la banque française Banque de l’Union parisienne en 1880.
Les financiers français s’étaient arrangés pour mettre Haïti sur la liste noire afin qu’elle n’ait pas accès aux marchés internationaux de capitaux sans passer par les banques de l’Hexagone. Une mauvaise notation et le tour était joué afin que seuls les établissements français souscrivent aux opérations d’émission de bons du Trésor haïtien. La disqualification de la signature de l’État haïtien ne date pas d’aujourd’hui. Cette disqualification est partie intégrante du complot pour couler l’État haïtien afin que ses titres publics ne jouissent d’aucune confiance dans les bourses internationales.
Le dynamisme haïtien est bloqué par le système politique « restavek » qui s’appuie sur la communauté internationale. Pour cette dernière, il s’agit de rebâtir le statu quo tout en donnant l’impression de faire autre chose. Dans cette conjoncture, les Haïtiens ont un devoir de transgression des règles de soumission pour bâtir un autre pays comme le voulaient leurs ancêtres qui firent 1804. Pour sortir de cette mare, les capitaux de la diaspora peuvent être utiles. La meilleure aide est celle consistant à laisser aux Haïtiens le droit de définir eux-mêmes leur avenir. L’aide internationale peut venir comme force d’appoint, comme complément, mais ne peut être l’épine dorsale du renouveau.
L’ordre de bataille du gouvernement haïtien pour aborder la reconstruction des lieux dévastés par le tremblement de terre ne présage rien de bon. Il n’y a aucune transparence dans le traitement du dossier. Le séisme est plutôt traité comme une aubaine par les autorités pour garder le pouvoir et ses prébendes. La conception absolutiste du pouvoir du gouvernement fait qu’il refuse l’organisation d’une conférence nationale pour trouver un consensus sur différentes propositions traduisant une volonté de définition d’un renouveau qui ne soit pas uniquement la reconstruction de la misère. Mais rien n’est fait par le gouvernement pour harmoniser les propositions émanant des différents secteurs de la société civile et de la diaspora afin que ces différentes catégories puissent se donner la main pour tirer ensemble dans la même direction. Le gouvernement haïtien se prépare une fois de plus à être la courroie de transmission de l’ordre marchand dévastateur.