« Ne rien risquer est un risque encore plus grand »
Ne pas faire fi de l’existant…
Pendant les 20 dernières années, allant de 1986 à 2006, tout un éventail de formules de régulation politique a été mis en œuvre pour tenter le passage de la dictature à la démocratie en Haïti. Aucune d’entre elles n’a su remettre en question les pratiques séculaires d’interruption de mandat anti-démocratiques et de consultations électorales douteuses, non transparentes. En fait, durant toute cette période dite de « transition », l’État haïtien a fait montre d’impuissance quasi-totale, voire d’abdication, dans la gestion de la chose publique. Aujourd’hui encore, ce qui a constitué le caractère fondamental de la dictature demeure et se renouvelle, à savoir : le règne du non-droit et de l’impunité ; prenant assisse sur la faiblesse des institutions publiques, la gabegie administrative et la corruption. Tout cela indique clairement que le passage de la dictature à la démocratie, à l’Etat de droit ne s’est point opéré. Combien de fois ce constat a-t-il été fait ? Que vient nous apprendre ce séisme que nous ne savions pas ?
Une situation dialectale…
Ce qui nous paraît inquiétant dans la lecture de cette nouvelle conjoncture, c’est que, dans toutes les analyses qui nous parviennent, persistent une certaine continuité, et l’habitude à recourir aux mêmes critères. Les solutions et les propositions techniques continuent d’affluer. Nous notons, du côté du pouvoir établi l’Exécutif et le Législatif la même régularité mécanique, la routine inchangée de la gestion de la chose publique. Il nous semble avancer à reculons, et cheminer dans une ville, encore plus hétéroclite de gens, d’ordures, de villes-tentes, de corps, de cadavres, d’imaginations volées et violées. Ce, alors que le caractère irréversible, spatio-temporel, laisse pointer les éléments de rupture, de la faille (métaphore heureuse) : le spectacle nu de nos contradictions sociales; l’exigence devenue incontournable d’un État bâti sur les lois et les droits de tous.
Les nouveaux vocables introduits par la force des évènements responsabilité, compétence, représentation digne et souveraine traduisent les défis du moment, clairement [d]énoncés par les nombreux acteurs. Ceci ne peut que nous forcer à inscrire dans le discours, tout au moins, une articulation rhétorique équivalente, celle de l’érection d’institutions politiques solides, porteuses d’avenir. C’est, en quelque sorte, opérer le passage de l’ordre réel, actuel des choses (qui semble immuable) à l’ordre logique. Cette exigence devient explicite à travers les nombreuses prises de position des citoyens et citoyennes. Certes, une révolte sourde, à la source de ce chaos dévastateur, nous permet de croire à la nécessité de ce saut vers l’avant, vers le futur, plutôt que de nous résigner dans le présent. Même que cela paraît difficile, car tous les maux sont restés en suspens, non encore résolus. La cassure a introduit une déstabilisation certaine du confort politico-social auquel nous nous étions habitués. Quelle politique faut-il formuler après la domination totalitaire ?
La thermodynamique du chaos…
Tout est encore possible dans l’espace de cette mort différée, dans ce hors-temps dans lequel se trouve toute la société. Ce hors-temps, ce moment zéro. Une sortie du chaos est possible, tout comme le refus de mise à mort de toute une génération. Allons-nous donc vers un passage à vide ou entrons-nous dans un espace indéfini, eu égard aux prescrits ou normes constitutionnels ? Sommes-nous en plein, dans cette période critique, celle d’éclatement [du] total, que nous souhaitons porteuse de bouleversements, initiatrice d’un processus, de changement de moment, aboutissant à un état final (résultat) ? Ou c’est aussi possible comme un transit, le déplacement d’un point à un autre peut-il mener, en toute éventualité, à un retour à l’état initial ? Le milieu social peut-il être soumis aux lois de la thermodynamique?
Pour contourner la deuxième possibilité, la démocratie proprement dite n’étant point son moteur intrinsèque, tel que constitué par l’organisation collective des intérêts, la rupture doit être nette dans les rapports de pouvoir entre l’État et les citoyens. Voyons donc cette période post 12 janvier comme un état « transitif » au stade historico-temporel, celle d’une mise en branle, d’un processus d’agitation, de recomposition et de questionnement. Il nous faut entreprendre le processus de déconstruction réelle de cette faillite ! Et si nous lui assignons un contenu institutionnel à l’avance, le nouvel État doit être porté par des institutions publiques viables, sinon, nous serons condamnés à reproduire l’étant.
Nécessité du passage à vide…
Le passage à la démocratie requiert plus qu’un questionnement des vieilles structures, plus qu’une réorganisation de l’appareil d’État. Ce passage obligé, garantie ou condition d’entrée dans la modernité, exige une refondation du système, après sa mise à sac. Il doit annoncer et anticiper la fin de cette béance multiforme. Le problème n’est pas et ne fut jamais essentiellement technique, mais bien le refus de gérer convenablement le politique.
3 mars 2010