Deux mois après le séisme dévastateur du 12 janvier dernier, le pays peine encore à se redresser. Les symboles des Pouvoirs publics : le Palais national, le Palais législatif et le Palais de justice, se sont effondrés. Le secteur politique n’a pas non plus été épargné. Pertes en vies humaines, destructions des installations, fuite des sympathisants… affaiblissent davantage des formations politiques qui se battaient jusque-là pour survivre.
Le tremblement de terre du 12 janvier dernier révèle, une fois de plus, la défaillance des structures de l’État et brouille la carte politique à l’approche des législatives qui étaient prévues pour les mois de février et de mars. La politique s’est brusquement arrêtée, cédant la place à la solidarité et l’humanitaire.
Mais « la politique n’est jamais morte ! », a tenu à rappeler le président de l’Alternative pour le progrès et la démocratie (Altènativ), Victor Benoît. « Nous travaillons actuellement dans l’humanitaire. Nous hébergeons des militants au siège social de la Fusion des sociaux démocrates », a souligné M. Benoit, regrettant le départ prématuré de bon nombre de ses sympathisants et des membres du directoire du regroupement politique dont Micha Gaillard, retrouvé mort sous les décombres du ministère de la Justice.
En des termes différents, Mirlande Manigat, secrétaire générale de la Plateforme des patriotes haïtiens (Plaph), a repris l’essentiel de la déclaration de Victor Benoît. « Le tremblement de terre est un drame. Mais la politique n’a pas perdu ses droits. Au niveau du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP), membre de la Plaph, nous réfléchissons sur l’action du gouvernement qui semble désemparé et incapable de résoudre les urgences de l’heure », a-t-elle déclaré.
Par ailleurs, le directoire de la Plaph, a-t-on appris, prépare un document qui présentera sa vision et son projet pour le pays.
De son côté, le regroupement politique « Rasanble » travaille au renforcement de ses structures, a-t-on informé. Le regroupement projette de s’associer, voire se fusionner, à d’autres coalitions. « On essaie de constituer un groupe composé de plateformes politiques en vue d’être en mesure de mieux gérer la crise politique allant d’aujourd’hui à février 2011 », a indiqué Jean André Victor, un des responsables de cette coalition politique.
« Des pourparlers sont également engagés avec le Parlement et la société civile », a-t-il poursuivi, annonçant la tenue de séances de formation à l’intention des jeunes « en vue de développer avec eux le concept de reconstruction nationale en relation avec l’État-nation ».
Le Sénat...
Conscient des faiblesses de l’administration Préval/Bellerive à bien gérer l’urgence, une commission parlementaire de crise s’est entretenue avec différents secteurs de la société civile en vue de dégager de meilleures perspectives pour la population.
Selon un rapport rendu public, les discussions portaient sur : le renvoi pur et simple de l’actuel gouvernement ; le remplacement du gouvernement actuel par un gouvernement de crise ou d’union nationale ; un simple remaniement ministériel pour rendre le gouvernement plus efficace…
Après analyse des propositions des secteurs non publics, la Commission sénatoriale des affaires publiques a soumis à l’Exécutif un ensemble de recommandations qu’il convient de souligner. « Mettre en place un mécanisme afin d’obtenir un remaniement immédiat du gouvernement Bellerive en tenant compte de la réorganisation du gouvernement autour de : l’agriculture et l’environnement, les travaux publics et l’aménagement du territoire et, enfin, l’éducation et la santé ; la réduction des postes ministériels en conservant des ministères clés devant répondre aux exigences de l’heure ; le déplacement des populations dans les zones côtières menacées de tsunamis et de menaces sismiques (zone métropolitaine de Port-au-Prince et Cap-Haïtien) ».
La Commission recommande aussi dans son rapport, d’initier un dialogue avec les intéressés et le Sénat pour dégager un consensus national après le départ de la Chambre des députés au mois de mai prochain, « dans le but de prendre dans l’immédiat les mesures humanitaires, sociales et économiques nécessaires pour sauver et sauvegarder la vie des sinistrés ; mettre en place un nouveau CEP selon un consensus entre les partis politiques, la société civile et le gouvernement pour la préparation d’élections générales dans le pays (présidentielle, 2/3 du Sénat, renouvellement de la Chambre des députés et des Collectivités territoriales) ».
Youri Latortue, président de ladite commission, estime qu’à travers cette démarche, le Sénat a offert aux différents membres de la société civile l’opportunité d’exprimer leur position. Il annonce qu’une invitation est lancée au président de la République en vue de discuter des recommandations.
Pour sa part, le président de l’Assemblée nationale, Kelly C. Bastien, avertit que les résultats de ce rapport ne reflètent en rien la position des sénateurs, mais celle de la société civile. Selon lui, il faut trouver une formule proche de la Constitution en vue de pallier le vide institutionnel qui se dessine à l’horizon.
La question des élections
Au-delà des velléités manifestes pour la reconstruction ou la refondation d’Haïti, la question électorale s’impose comme l’équation que doivent résoudre d’ici au deuxième lundi du mois de mai les autorités publiques. La 48e législature, déjà en période de « woulib », verra son mandat prendre fin. Ajouté à cela, un tiers du grand Corps et le remplacement de deux sénateurs péris dans le cataclysme du 12 janvier.
Avant cette date, des élections étaient projetées pour renouveler la Chambre des députés et un tiers du Sénat comme le stipulent les articles 92.3 et 95.3 de la Constitution de 1987. « Le renouvellement de la Chambre des députés se fait intégralement tous les 4 ans. Le renouvellement du Sénat se fait par tiers tous les deux ans. »
Mentionnons tout de suite que le mandat des élus des Collectivités territoriales prend fin cette année également. De ce constat s’inspirerait l’intervention du président de la République René Préval, réclamant du CEP un nouveau calendrier électoral. À rappeler que les élections étaient antérieurement fixées aux 28 février et 3 mars 2010. La demande du président lui a valu des critiques acerbes de la part des leaders politiques qui estiment que, « dans le contexte actuel, le moment est mal choisi pour avoir de telles préoccupations ».
« Il serait, à mon sens, très maladroit de parler d’élections maintenant. Le plus logique serait de prévoir des élections générales en novembre 2010. Cependant, j’ai des doutes qu’on puisse résoudre, même au quart, les problèmes qui préoccupent les citoyennes et les citoyens au point de parler de pouvoir. Les élections sont le moyen d’attribuer des pouvoirs et responsabilités à des femmes et à des hommes. En quoi cet exercice s’est-il révélé profitable à ceux qui, aujourd’hui, n’ont pas un toit, du travail ni de l’espoir ? », s’est interrogé le secrétaire exécutif de la Plaph, Himmler Rébu, avant d’ajouter : « En ce qui concerne le CEP, il est perçu comme un instrument privé mis en place par le président de la République pour continuer à organiser des hold-up électoraux. Je suis pour une révision de toute la mécanique électorale : la loi électorale, l’enregistrement des électeurs, la mise à jour des listes électorales à partir des centres de vote, etc. Je crois que ce CEP doit partir. »
Point de vue partagé par le président de la Fusion, Victor Benoît. « Ce n’est pas décent de parler d’élections à un peuple qui souffre tant après le séisme du 12 janvier », a-t-il lâché.
Pour sa part, Mirlande Manigat s’intéresse davantage à la réouverture des salles de classe, la reprise des cours à l’université, l’accompagnement psychologique des enfants, la relance de l’économie nationale, la gestion de l’urgence, une meilleure coordination de l’aide internationale. Cependant, prévient-elle, « quand viendra le moment de parler d’élections, nous en parlerons ».
Et le CEP ?
Il est vrai que, depuis sa formation, de lourds nuages s’amoncelaient dans le ciel du Conseil électoral provisoire (CEP). Contre toute prédiction ou autre calcul, la nature a retardé l’orage…
Prise au dépourvu, l’institution électorale ne semble pas trop encline à se lancer dans l’organisation d’élections précipitées. « Pour le moment actuel, nous sommes en train d’évaluer les centres de vote dans les départements de l’Ouest, du Sud’Est et des Nippes », a informé le président du CEP, Gaillot Dorsainvil, annonçant une rencontre prochaine entre l’organisme électoral, les partis politiques et la société civile en vue de dégager un consensus sur une nouvelle date.
De l’avis de M. Dorsainvil, plusieurs opérations doivent être réalisées avant l’élaboration d’un nouveau calendrier électoral. Il cite, entre autres, la relocalisation des centres de vote affectés ; l’épuration de la liste électorale eu égard aux morts, disparus et déplacés ; la publication d’une prochaine liste électorale.
Le CEP envisage d’organiser des scrutins pour les postes électifs actuellement vacants et ceux qui pourraient le devenir.
En tout cas, les réalités sont ce qu’elles sont. Les attentes sont nombreuses et l’espoir s’assombrit d’heure en heure. Pour cette fois, la politique cessera-t-elle d’être une vaine utopie ?