Lamèsi est partie. On ne sait ni pourquoi ni pour où. Elle était partie chercher de l’eau. Elle n’est pas revenue. Est-ce le vent qui soulève les tôles des toits, arrache les cheveux des arbres qui l’a poussée vers ailleurs ? Est-ce l’eau qui l’a gardée pour une vie de sirène ? A-t-elle pris un bateau pour aller vers le Nord ? Un homme la cherche, on sait pourquoi, parce qu’il l’aime. Il s’appelle Jozafa. Dans sa famille il y a quatre générations de Jozafa. Lamèsi, c’est sa femme chance, son étoile, tous ses rêves. Alors il crie : « Rete ! Kote Lamèsi ? »
Lamèsi, c’est son ancrage et son délire. Il la cherche. Par les mots qui affluent pour conjurer le sort. Sur les routes. Ce sera un long voyage qui passera par la Grand’Anse, les Cayes, Jacmel, les Gonaîves pour finir dans l’enfermement. Un voyage qu passera par des chemins et des rencontres. Par des petits boulots : l’homme sera « bèf chenn », « bouretye ». Par l’amitié avec Estima Timèt qui l’aidera et le sortira de prison. Car l’homme connaitra la prison, sera pris pour fou, pire, pour un criminel. Le délire l’accompagne de la marche au camion, du camion au voilier. Cette traversée du pays, ses yeux cherchant partout l’absente, le force à voir le reste : les gens, les tristes paysages, la réalité extérieure à sa quête que le manque rend encore plus laide et dépourvue de sens. Car depuis le départ de Lamèsi, rien n’a plus de sens. Et l’homme distingue mal le rêve du réel ? Est-ce une illusion ? Il voit Lamèsi « sou yon tikannòt lalin ». Il entend les oiseaux et les insectes chanter avec lui la chanson que chantait Lamèsi quand elle allait à la rivière. Qu’est-ce qui a vraiment existé ? Et qu’est-ce qui n’a jamais eu leu que dans sa tête ? On ne le saura jamais. Et l’auteur se faisant second narrateur (le gros du récit est raconté par Jozafa) aparaît dans quelques passages pour s’adresser directement au lecteur. A la fin, il lui demande : « Eske nou kwè Jozafa se yon moun fou vremanvre ? Eske selon sa nou konprann, Lamèsi s’on rèv oswa yon reyalite k’ap kouri dèyè rido legzistans lan ? »
Le lecteur, pas plus que Jozafa, pas plus que celui qui manie les ficelles du récit, n’a pas la réponse. Qu’importe… La douleur de l’absence et les données du voyage sont bien réelles.
Jozafa ne voyage pas que dans une géographie, il voyage aussi dans le temps : l’époque coloniale : la traite et l’esclavage ; le passé national… Les lieux et les vestiges sont les symboles d’un hier qui n’est pas sans blessure. Le passé n’est pas un abri qui protège de l’absence.
La quête finit mal, dans le cri de l’homme enfermé sans que l’on puisse déterminer si lui a choisi la folie ou si les autres, comme pour banaliser son cri, ont choisi la folie pour lui.
Le récit est chapitré en « katòz stasyon ». La langue est poétique. Le délire appelle un lyrisme où tout se mêle : la perte amoureuse, le regard sur l’histoire, le présent, le rêve, la mythologie…
Un projet ambitieux. On aurait peut-être souhaité plus de folie dans l’expression, et il n’est pas toujours vraisemblable que Jozafa, de par sa condition et son origine, ait une telle culture historique. Mais, peut-être Josafa n’existe-t-il pas plus que cette Lamèsi qu’il cherche de la première à la dernière page, marionnette aux mains de cet autre narrateur qui fait fonction d’auteur et nous demande à la fin : « Selon vous y a-t-il quelque chose de vrai dans cette histoire ».