Ce n’était pas un homme tranquille. Mais l’intranquillité n‘est-elle pas une qualité humaine et artistique ? Gérard Etienne était un bagarreur des lettres, avec souvent, dans sa poésie et dans plusieurs de ses romans, une écriture proche du cri. La voix du trop plein, du ras le bol. Un soir, chez un autre Etienne, entre fous de littérature, il avait dit parlant d’un homme politique haïtien que lui Gérard, qui se savait un brigand, avait rencontré plus brigand que lui en cet homme politique. Sauf que Gérard becquetait le réel, les tortionnaires, les injustices, parfois ses pairs, toutes les cibles de sa colère, avec du rythme et des images et par la seule puissance des mots. Tandis que les vrais brigands frappent avec de vraies armes.
Il est vrai que Gérard Vergniaud Etienne avait été soldat dans une première vie (cadet au corps d aviation), qu’il avait rompu tôt avec son père et laissé sa ville natale, le Cap haïtien, pour s’établir à Port-auPrince, qu’encore adolescent il aurait participé à un complot contre le gouvernement de Paul Eugène Magloire, qu’il se réclamait du marxisme et Jacques Stephen Alexis, qu’il avait été arrêté sous Magloire et sous Duvalier, torturé deux fois.
Soldat, infirmier, professeur au secondaire puis professeur à l’université (après son départ d’Haïti en 1964 il s’était férocement instruit jusqu’à l’obtention d’un doctorat), journaliste, animateur culturel, Gérard Etienne a presque tout fait, commençant à écrire, on pourrait dire « à emmerder » très tôt, dès l’adolescence, pour produire une œuvre romanesque et poétique de première importance dans l’histoire des lettres haïtiennes, son succès le plus retentissant étant « Le nègre crucifié », roman au souffle puissant et d’une rare violence langagière. Ses prises de position, ses éclats à la télévision et dans les colonnes des journaux lui ont valu des controverses au sein de la communauté haïtienne du Canada, il n’était pas homme à les fuir. De santé fragile, privations du jeune âge, violences subies, maladies, il ne manquait cependant pas d’énergie.
Le gros de son œuvre n’est pas vraiment connu en Haïti, en particulier ses essais critiques autour des questions du nationalisme, de la négritude, du racisme et de la représentation de la femme.
Sa vie avait été longtemps un combat rageur contre l’adversité allié à la dénonciation des injustices sociales et des usurpations politiques. Avec ses excès et de grandes réussites, et toujours dans la prise de risque. Nous venons de perdre un talentueux bagarreur.
Gérard Vergniaud Étienne est né au Cap-Haïtien le 28 mai 1936. Il a été le fondateur du groupe culturel Samba qui devait devenir Haïti-littéraire. Parallèlement à sa vie d’écrivain, il a enseigné dans des collèges et au lycée. Il a été en même temps critique littéraire et reporter aux quotidiens Le Nouvelliste (1961-1962) et Panorama (19621964).
En août 1964, l’écrivain s’est exilé au Canada. Débarqué à Montréal, il enseignait au Lycée Da Silva (1964-1965) et travaillait comme reporter au quotidien Métro Express et au journal Quartier Latin. Au cours de ses études de licence ès lettres (1964-1970).
L’écrivain a aussi suivi une carrière scientifique. Il a découvert une nouvelle discipline en sciences humaines, l’anthroposémiologie, et il a publié plus de 50 études savantes en linguistique, en critique et en sémiologie. Plusieurs de ses titres ont été traduits en langues étrangères. Gérard Étienne est récipiendaire de plusieurs prix et distinctions.
Gérard Étienne a publié plus d’une trentaine d’ouvrages parmi figurent : Le Nègre crucifié, Un Ambassadeur macoute à Montréal, Une Femme muette, La Pacotille, Cri pour ne pas crever de honte (chant littéraire), La Question raciale et raciste dans le roman québécois (essai d’anthroposémiologie et sémiotique appliquée), Hervé Lebreton et la poétique de la femme…