(Voir édition du jeudi 9 octobre 2008)
En complément à l’article intitulé « Risque sismique élevé sur Port-au-Prince » de notre collaborateur Phoenix Delacroix, paru dans notre édition des mercredi 24 et jeudi 25 septembre dernier, l’ingénieur géologue Claude Prepetit interpelle aujourd’hui notre responsabilité face à cette réalité que certains voudraient considérer comme un mythe. L’ingénieur Prepetit n’est pas à son premier cri d’alarme. Dans l’un de nos cahiers spéciaux publiés, l’année dernière, sur l’environnement, il avait déjà mis en garde contre cette épée de Damoclès pendue sur notre tête.
« Si l’homme ne peut pas tout empêcher, il peut beaucoup prévoir» (Marcel Roubault)
« S’informer, c’est déjà se protéger»
Origine des séismes
Si en 1797, Moreau de Saint Méry n’arrivait pas à comprendre les raisons pour lesquelles l’île subissait autant de secousses telluriques, il est tout à fait possible aujourd’hui d’apporter des réponses à ses interrogations au regard des avancées scientifiques réalisées en matière de sismologie et particulièrement de tectonique. En effet, la Tectonique des plaques est une théorie fondée sur l’observation de la fragmentation de la lithosphère (la croûte terrestre et une partie du manteau) en approximativement une demidouzaine de grandes plaques et autant de micro plaques semirigides. Celles-ci se déplacent à des vitesses très lentes variant de 1 à 10 cm par an et leurs limites sont des zones d’activité tectonique où les éruptions volcaniques et les séismes sont fréquents.
La théorie de la Tectonique des plaques est entrée dans la pensée géologique dans les années 60 et 70. Bien que les bases de cette théorie aient été établies dès le XVIIème siècle, il a fallu attendre l’année 1910 pour que l’allemand Alfred Wegener émît l’idée de la dérive des continents. Aujourd’hui, l’existence de plans de subduction, constituant un des trois types de frontières entre les plaques tectoniques, a été mis en évidence tout autour du Pacifique, en mer Egée, dans les Antilles, en Amérique centrale, etc. Ces zones de subduction correspondent à la convergence entre deux plaques et au plongement de l’une sous l’autre, elles se caractérisent par un volcanisme très explosif et par une sismicité interne. Les tremblements de terre ou séismes sont donc provoqués par des déformations brusques de l’écorce terrestre.
Les failles sismiques
Les mouvements tectoniques des plaques rocheuses constituant la croûte terrestre conduisent assez souvent à des fractures appelées failles. Lorsque les couches rocheuses situées de part et d’autre de la faille bougent l’une par rapport à l’autre, il se produit, soit un mouvement horizontal appelé décrochement, soit un mouvement vertical accompagné d’un rejet dont l’escarpement peut atteindre plusieurs milliers de mètres. Un déplacement brutal le long d’une faille peut aussi entraîner un séisme.
Pour répondre donc à l’interrogation de Saint Méry, on peut aujourd’hui affirmer que 90 % des séismes, à travers le monde, sont d’origine tectonique et l’Ile d’Haïti n’échappe pas à ces mouvements de plaques et de failles qui provoquent en profondeur des ondes de choc se répercutant en surface.
Situation tectonique de l’île d’Haïti
L’île d’Haïti est située à la frontière des plaques tectoniques Amérique du Nord et Caraïbes. Ces plaques se déplacent l’une par rapport à l’autre à une vitesse d’environ 2 cm par an. Ces déplacements s’accomodent par des mouvements sismiques sur des failles actives identifiées dans deux pricipales zones en Haïti :
En mer, le long de la côte nord, une faille de direction est-ouest qui se prolonge à terre dans la vallée du Cibao en République dominicaine et qui serait à l’origine du séisme de 1842.
À terre, au travers de la presqu’île du sud, de Tiburon à Port-auPrince, le décrochement sénestre sud-haïtien, qui se prolonge en République dominicaine dans la vallée d’Enriquillo. Cette faille sismiquement active en 1751 et 1770 est responsable de l’escarpement topographique sur lequel est bâtie une partie de la capitale.
Ces failles ont été responsables de séismes historiques majeurs dans l’île dont les plus importants ont été décrits par Saint Méry et Mgr. Jan. Celles-ci résistent d’abord au mouvement en accumulant de l’énergie élastique pendant plusieurs dizaines ou centaines d’années avant de la relâcher brusquement lors des séismes. Les périodes au cours desquelles on n’enregistre pas de secousses en Haïti ne signifient nullement que l’activité sismique a cessé. L’énergie élastique s’accumule très lentement dans le sol au point que plusieurs générations d’hommes et de femmes arrivent à ignorer les activités sismiques survenues dans le passé.
Chaque siècle passé a été marqué par au moins un séisme majeur dans l’Ile. Or, plus le temps passe, plus les risques d’un séisme destructeur s’accroissent. Est-on aujourd’hui dans la période où l’énergie qui s’accumule dans le sol depuis fort longtemps risque de se relâcher avec toutes les conséquences qu’une telle activité sismique pourrait entraîner dans un pays où la situation environnementale est tellement dégradée qu’un rien peut être transformé, à tout instant, en un désastre effroyable ?.
Qu’en est-il aujourd’hui de cette énergie ?
La relative quiescence sismique du dernier siècle ne doit pas nous porter à croire que notre pays n’est plus à l’abri de séismes dévastateurs. Tout simplement, les failles sismiques se trouvent temporairement bloquer, accumulant ainsi de l’énergie susceptible d’être relâchée lors de séismes à venir, impossibles d’ailleurs à situer dans le temps. En termes de prévision, nous pouvons seulement avancer que, sur la base des mesures de géodésie spatiale effectuée sur l’Ile depuis plus de cinq ans, il a été enregistré des déformations de plus de 7 mm/an le long des failles septentrionale et sud d’Haïti. Ces déformations ont été induites par un mouvement de cisaillement de l’ordre de 17 mm/an entre les côtes nord et sud. Compte tenu de la période d’accalmie sismique observée au cours de ces deux derniers siècles, cette déformation élastique aurait induit un déficit de glissement de l’ordre de deux mètres le long des deux grandes failles actives d’Haïti. Le relâchement d’une telle énergie accumulée patiemment dans les entrailles de la terre au fil des ans, pourrait donner naissance à des séismes de magnitudes supérieures à 7 sur l’échelle de Richter graduée de 1 à 8. Il s’agit de ces mêmes magnitudes qui ont eu à détruire Port-au-Prince en 1751 et 1770, puis le Cap-Haïtien en 1842. Il n’est pas improbable que les épicentres des séismes à venir soient situés dans les mêmes zones que celles observées dans le passé.
Mon pire cauchemar : notre grande vulnérabilité
Il y a eu des séismes dans le passé, il y en aura dans le futur. Il faut bien se convaincre que des séismes de la force de ceux qui ont détruit autrefois Port-au-Prince et Cap-Haitien vont se reproduire mais en provoquant une mortalité et des dégâts sans commune mesure avec ceux qui ont été constatés à cette époque-là. La population des quatre plus grandes communes du Département de l’ouest, à savoir : Port-au-Prince, Pétion-Ville, Delmas et Carrefour, est aujourd’hui estimée à plus de 2 millions d’habitants. Or ces quatre communes sont traversées par un réseau de failles secondaires dont on ignore leur activité sismique. Les effets secondaires des séismes sont les glissements de terrain et la formation de vagues de grande hauteur appelées Tsunami. Les villes et bidonvilles perchés sur les hauteurs des montagnes entourant notre capitale ne seront pas à l’abri de ces éventuels mouvements de versants. Les villes côtières seraient également frappées de plein fouet par les Tsunami.
Quant à la commune du CapHaïtien, sa population est aujourd’hui estimée à environ 200.000 habitants. Nous ne devons pas oublier que le séisme de 1842 avait provoqué la mort de 5000 personnes sur une population estimée à l’époque à 10.000 âmes.
Que dire enfin de l’absence de normes de construction qui caractérise la grande majorité de l’habitat haïtien ?
Dans les pays à risque sismique élevé, puisque l’homme n’est pas en mesure d’agir sur la menace qui est un phénomène naturel, il essaie d’atténuer les dégâts en agissant sur les types de construction et en menant des campagnes de sensibilisation de la population qui doit apprendre à réagir mentalement et émotionnellement lorsque ces phénomènes se produisent.
Qu’en est-il des récentes petites secousses enregistrées dans le pays ?
De faibles secousses sismiques ont été ressenties dans plusieurs coins du pays durant la période des inondations catastrophiques. Bien que les inondations soient d’origine météorologique et les séismes, d’origine géophysique, il semblerait qu’il existe un lien entre ces deux phénomènes naturels. Le rôle des fluides dans le déclenchement du processus sismologique est aujourd’hui un sujet de grand intérêt dans les milieux scientifiques américain et européen. Il a été en effet démontré que dans un environnement géologique caractérisé par la présence de failles sismiques, de bassins sédimentaires assez profonds et de réseau karstique bien développé, c’est-à-dire un environnement calcaire marqué par des trous de dissolution, des grottes et des cavités souterraines issus des réactions chimiques entre l’eau de pluie chargée de gaz carbonique et le carbonate de calcium (calcaire), de petites secousses sismiques, de faible magnitude (M < 4 ), peuvent prendre naissance à une très faible profondeur lors d’un événement météorologique exceptionnel marqué par des inondations susceptibles de remplir les réservoirs karstiques. Trois mécanismes seraient à l’origine de ce processus :
Une augmentation des contraintes élastiques dans le sol suite au remplissage des réservoirs karstiques ;
Une augmentation de la pression de l’eau interstitielle en réponse à l’accroissement des contraintes élastiques ;
Des variations de pression de l’eau interstitielle dues à la migration de l’eau dans la zone hypocentrale.
La présence d’une quantité importante d’eau dans une couche géologique superficielle aurait des conséquences sur les vitesses de propagation des ondes de compression (P) et de cisaillement (S) qui sont à l’origine des vibrations du sol.
Les zones dans lesquelles les secousses ont été ressenties, à savoir Fond Parisien, Delmas, La Boule, Port-au-Prince, Carrefour, etc. sont caractérisées par la présence de la faille sismique PétionVille / Tiburon, de formations sédimentaires meubles et d’un réseau karstique marqué par l’écoulement souterrain des rivières de Fond Verettes et de Fermathe ou Rivière Froide.
L’événement météorologique exceptionnel se traduit par la tempête tropicale « Fay » du 15 au 17 août, l’ouragan « Gustav » du 24 au 27 août, la tempête tropicale «Hanna » du premier au 4 septembre et l’ouragan « Ike » du 6 au 8 septembre qui ont pu déverser chacun en moyenne 300 mm d’eau sur le Département de l’Ouest, soit au total environ 1200 mm d’eau en moins d’un mois, alors que ce total représente, pour le Département, la moyenne d’une année. Tous ces systèmes porteurs d’eau auraient rapidement saturé les sols et provoqué le remplissage des réservoirs karstiques s’étendant le long de la faille active, déclenchant par la suite les secousses telluriques à une très faible profondeur, suite à une augmentation des contraintes hydrostatiques. Les vibrations dues aux petits séismes vont à leur tour provoquer le glissement des versants saturés d’eau et dépourvus de végétation. Voilà pourquoi on associe assez souvent inondations, secousses sismiques et glissements de terrain durant les grandes périodes pluvieuses en Haïti. Nous pouvons alors avancer que ces secousses sont tout à fait conjoncturelles, elles sont dues à des conditions géologiques particulières et des événements météorologiques exception-nels. Toutefois le processus normal d’accumulation d’énergie en profondeur se poursuit inexorablement et seule une activité de recherche scientifique peut établir la relation existant entre ces petites secousses superficielles conjoncturelles et les grandes secousses à venir.
En guise de conclusion
Les tremblements de terre dans le pays d’Haïti-Thomas, serait-ce un mythe ou une réalité ? La question ne se pose même pas, car la menace sismique au niveau de la plaque caraïbéenne, en général, et de l’île d’Haïti, en particulier, est plus qu’une réalité. Sans vouloir adopter une attitude systématiquement pessimiste ou alarmiste, je refuse toutefois de me baigner dans l’illusion que les secousses sismiques désastreuses ne se produiront que chez les autres. Un peuple sans mémoire, dit-on, est un peuple sans avenir. À nous Haïtiens de prendre dès aujourd’hui des mesures de mitigation pour limiter les dégâts comme les autres nations de la plaque caraïbéenne, particulièrement Porto Rico, Martinique et Guadeloupe, le font pour préserver les vies et les biens de leurs populations. Caveant consules !